La tontine, un vecteur économique de solidarité et d'entrepreneuriat

Les tontines africaines : un phénomène aussi répandu en Afrique que méconnu en Europe.

 

9 décembre 2006 : Tontine de quartier à Niamakoro, Bamako, Mali

Jeanne Semin, L’argent, la famille, les amies : ethnographie contemporaine des tontines africaines en contexte migratoire.

 

Pour bien comprendre l’importance des tontines, il convient de partir d’un constat : en 2018, en Afrique 85% de la population est exclue du système bancaire et n’a pas accès aux services financiers malgré les 25 bourses que compte le continent. Par exemple, en Côte d’Ivoire, le taux de bancarisation est seulement de 15%[1].
De ce fait, les africains ont décidé depuis longtemps de se tourner vers un système de crédit informel qui permet d’obtenir du financement facilement et rapidement : il s’agit du mécanisme des tontines.

Origine historique, évolution et reconnaissance juridique

Historiquement, la tontine doit son nom au banquier napolitain Lorenzo Tonti[2]sollicité au XVII ème siècle par Mazarin pour trouver une méthode de financement permettant de renflouer les caisses de l’Etat. Tonti va alors proposer un processus selon lequel chaque souscripteur verse une somme dans un fonds et touche les dividendes au capital investi. Il était convenu à l’époque que l’Etat récupérait le capital investi.

Ainsi est né le mécanisme des tontines qui va par la suite se généraliser pour donner naissance à des associations regroupant des membres d’un clan, d’une famille, des voisins ou des particuliers qui décident de mettre en commun des biens ou des services au bénéfice de tout un chacun, et cela à tour de rôle. Telle est la définition qui peut être donnée au mécanisme de la tontine aujourd’hui.

Au niveau de sa reconnaissance juridique, ce mécanisme ne l’a pas encore acquise pleinement.   La tontine ne dispose pas encore d’un statut clair puisqu’elle n’est pas reconnue légalement par les gouvernements nationaux africains. Cependant, des lois sur les institutions mutualistes ou coopératives d’épargne et de crédit sont en cours d’adoption devant les parlements nationaux dans la zone de l’union économique et monétaire ouest africaine[3]. La reconnaissance juridique des tontines en Afrique est donc en bonne voie.

Un mécanisme protéiforme

La tontine peut revêtir différentes formes. Initialement, il s’agissait essentiellement d’une « tontine de travail » : les membres s’associaient pour aider à rebatir ensemble les maisons ou à effectuer des travaux d’utilité publique (par exemple la construction d’une école, d’un cimetière, d’un château d’eau etc…). Au fur et à mesure,   lorsque l’argent a commencé à circuler, , les formes de tontine se sont diversifiées et ont pris différentes alternatives. Il existe  notamment « la tontine mutuelle » qui consiste à collecter mensuellement auprès de chaque membre un montant préalablement fixé et la totalité de la somme ainsi collectée mensuellement non assortie d’intérêt revient à un des membres selon un ordre pré-établi.. La « tontine commerciale », quant à elle, dispose d’une spécificité : les fonds sont collectés par un tiers qui a pris l'initiative de la création du groupe et qui joue le rôle de banquier chargé d’ajuster au mieux l’épargne collectée et les prêts déboursés moyennant une commission; les fonds collectés sont assortis d’intérêts. . Enfin, dans le cas de la « tontine financière », les dépôts effectués par l'ensemble des adhérents sont mis aux enchères selon des modalités statutairement définies ;le participant le plus offrant paie donc un intérêt pour emprunter l'argent de la tontine. Cette forme de tontine est très répandue au Cameroun, on parle alors « d’acheter de l’argent »[4] pour désigner le fait de participer à une tontine.

Les tontines peuvent également se distinguer selon la nature des liens entre les individus la formant. De ce fait, la tontine fermée, qui correspond à la situation où les individus qui se regroupent se connaissent à l’avance, diffère de la tontine ouverte où les personnes ne se connaissent pas avant de décider de former la tontine.

Un vecteur de solidarité et d’entrepreneuriat

Les femmes africaines représentent les principales utilisatrices des tontines. Une enquête réalisée par le professeur en anthropologie Parker Shipton en 1987 révèle que 17% des femmes interrogées appartiennent à des tontines contre seulement 1% des hommes[5]. Bien que la situation ait évoluée, la proportion reste la même. On observe encore aujourd’hui une majorité de femmes membres de tontines, ceci pour plusieurs raisons.

Tout d’abord, au niveau économique, la tontine permet de pallier une difficulté d’accès au système bancaire formel. Les démarches sont parfois trop compliquées pour ces femmes. De plus la confiance envers le système bancaire classique se veut faible comparé à celle que les femmes entretiennent avec les membres de la tontine qui font souvent parties de leur cercle social restreint. Enfin, la tontine facilite l’épargne du fait de l’obligation morale d’y contribuer financièrement et périodiquement et donc de ne pas dépenser l’argent prévu à cet effet[6].

Par ailleurs, l’aspect social, qui est le plus important, permet aux femmes de se réunir pour échanger sur leurs problèmes et s’entraider. Il s’agit avant tout de passer un moment convivial ensemble et de partager des projets, des inquiétudes et des souffrances.Bien souvent d’ailleurs, ces tontines constituent un réel cercle de solidarité féminine qui se substitue à la sécurité sociale des services publics.

Cet aspect social s’exprime notamment dans l’obligation de rendre basée sur la morale associée aux groupes avec des liens forts tels que la famille ou les amis. Ainsi, du fait d’une pression sociale importante, refuser de donner est un risque d’exclusion sociale. Le facteur le plus important est donc la confiance en chaque membre qui représente le seul gage de sécurité de la tontine. De cette confiance découle le devoir d’être présent à chaque réunion afin de ne pas engendrer une défiance au sein du groupe.

Des critiques persistantes

Bien que ce mécanisme de crédit procure aux femmes africaines des avantages conséquents, il n’est pas exempté de certaines critiques.

Les gouvernements africains y voient un frein au développement avec la mise en place de financements parallèles. Cependant, les tontines permettent à de nombreuses femmes d’investir dans de nouveaux projets, de développer ou d’agrandir leurs activités commerciales ou économiques. Par conséquent, il est possible de s’interroger sur le bien-fondé de cette critique.

Les banquiers, quant à eux, mettent en lumière la fuite de liquidité que produit la tontine[7]. Mais étant donné la difficulté d’accès au système bancaire classique, le recours à la tontine par la population africaine est devenu un moyen répandu pour contourner cette difficulté.

Enfin la non égalité entre les membres est sûrement la critique la plus virulente et réaliste portée à l’égard des tontines. En effet, le premier bénéficiaire profite d’un prêt gratuit immédiat alors que le dernier ne touche pas d’intérêts et l’inflation risque d’éroder la dette.

En conclusion, malgré les critiques, ce mécanisme des tontines connait aujourd’hui une utilisation substantielle sur le continent africain, venant même concurrencer le système bancaire formel. Il permet ainsi à de nombreuses femmes de pallier leurs difficultés économiques et de maintenir un lien social fort avec leur entourage.Bien qu’encore au stade de simples pratiques informelles, l’utilisation massive des tontines laisse présager une future institutionnalisation de ce mécanisme par les gouvernements africains.

 

[1] http://www.seneweb.com/news/Afrique/plus-de-85-des-africains-exclus-du-syste_n_158203.html

[2]http://www.tontine8.com/actualite/l-histoire-de-la-tontine/

[3] Thèse : Matthieu GASSE-HELLIO, Les tontines dans les pays en développement, Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines

[4] Reportages TV5MONDE « tontines et microfinance »

[5] Thèse : Matthieu GASSE-HELLIO, Les tontines dans les pays en développement, Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines

[6]https://blogs.mediapart.fr/oliv92/blog/020815/les-tontines-en-afrique-de-louest

[7]https://www.agoravox.fr/actualites/economie/article/les-tontines-en-afrique-ancetres-34275