La constitution d’un atelier Pluralisme religieux: 6. Interspiritualité…

Dans ce billet, Denis Maugenest nous invite à une éthique du dialogue sans lequel aucun pluralisme n’est possible. Les traditions religieuses sont un chemin d’élévation vers un être premier que certaines nomment « Dieu », où se mêlent l’ivraie et le bon grain. Nous n’avons pas le droit de ne voir et ne propager que ce que l’on pense être de « l’ivraie ». Il en va d’une recherche honnête de la vérité. On réduirait alors une religion qui fait vivre  des siècles des milliards de croyants, à une « fausse religion » ou à une idéologie méprisable.

Il nous rappelle qu’il est toujours injuste de prétendre juger une religion uniquement en fonction de la pratique de ceux qui s’en réclament. Si les croyances, les dogmes et les pratiques nous divisent, il y a une éthique pragmatique universelle possible qui nous permet un vivre ensemble malgré tout. Le dialogue interculturel et inter-religieux relève avant tout d’une éthique de l’altérité et de la rencontre. Dans le fait humain de dialoguer, il y a déjà des normes implicites de respect pour l’autre. Les religions ont toutes un potentiel de sagesse et un sens éthique de transcendance capable de créer un lien solide entre les hommes, au-delà de leurs différences. Dans le climat de tension actuel, le dialogue doit aussi s’inscrire dans une stratégie géopolitique – pour ne pas dire « géo-théologique » – afin d’édifier une politique de l’entente entre les Nations.

Si nous souhaitons établir entre nous cet atelier de réflexion sur le Pluralisme religieux en ce 21ème siècle, doit être précisée dès aujourd’hui la question qui sera la nôtre. Dans ma première lettre (du 09 février), je rappelais le mot d’André Malraux prédisant que ce siècle serait religieux ou ne serait pas. Abdennour Bidar nous invite, à partir de sa propre expérience musulmane, à ‘contribuer à cet effort mondial de trouver une vie spirituelle pour le XXIe siècle’ (annexe de la troisième lettre, le 23 février). En conclusion d’un ouvrage sur la sérénité de l’instant, le bouddhiste Thich Nhat Hanh propose, tenant compte des guerres du dernier siècle, d’entrer dans ce siècle avec le souci d’une écologie de l’esprit, en profondeur et universelle. Nous étant introduits, trop brièvement bien sûr, dans les quatre continents spirituels majeurs en toile de fond desquels s’inscrivent bien des organisations religieuses particulières, il s’agira certes moins de nous attacher aux ‘modes d’emploi des dieux’ que cultivent apparemment et extérieurement les religions, que de nous consacrer à réfléchir à la question fondamentale de leur réelle interconnexion proprement ‘spirituelle’.

Oui, il n’y a qu’une origine fondamentale au monde, à son évolution et à l’histoire des humains, un seul ‘Dieu’ si l’on veut l’appeler ainsi, seul Tout-Puissant (el shaddaï), et que personne n’a jamais vu. Mais ses intermédiaires sont infiniment plus nombreux qu’on ne croit, et ils ne sont pas uniques ! Ni Jésus ni Mohamed ne sont uniques et n’ont revendiqué de l’être ; ils sont peut-être ‘aînés’ et premiers d’une multitude de frères / tous fils de Dieu, ou de khalifes / tous vicaires d’Allah, sur terre… Ils ne proposent que d’être suivis et imités par leurs disciples. C’est l’intérêt du bouddhisme de nous le rappeler à sa manière : il ne sacralise pas à l’excès Gautama, le premier des ‘bouddha’ que nous sommes tous invités à devenir… à travers nos progrès de bodhisattva – ce qui n’est pas incompatible avec être ‘chrétien’ par exemple, loin s’en faut au contraire. Heureux enrichissement mutuel de la fréquentation inter-religieuse !

‘Dieu’ parle à tous, et pas seulement aux monothéismes qui s’en approprient sans doute trop facilement l’exclusivité ! Jésus ne disait-il pas que les gens de Samarie, de Canaan, de Ninive et de Sodome seront sauvés avant prêtres, docteurs de la loi, scribes et pharisiens même si le salut viendrait de Sion ? Et lui-même ne se demandait-il pas, en même temps qu’à ses disciples : qui suis-je ?

Il y a quelque pertinence, significative, du polythéisme dans toutes les cultures – africaine, indienne, gréco-romaine… – qui déploie anges et archanges comme autant de médiations entre l’Etre Unique qui n’existe pas (mais ‘est’) et les multitudes d’existants, dont les innombrables humains… L’attention qui serait portée aux « adeptes des autres religions », relativisant celle donnée trop souvent au face à face entre fidèles monothéistes, soulignerait avantageusement l’importance plus précisément à ces autres religions (africaines et asiatiques) qui joueront dans l’avenir un rôle bienfaisant pour l’éducation à la paix et au développement en modérant les tendances absolutistes des grandes religions monothéistes !

Si personne n’a jamais vu ‘Dieu’ qui paraît plutôt silencieux, cela ne signifie pas qu’il ne « parle » pas. Mais encore faut-il que l’Homme, son interlocuteur éventuel, lui parle et le questionne : ‘Demandez et l’on vous donnera, cherchez et vous trouverez, frappez à la porte et l’on vous ouvrira ; car quiconque demande reçoit, celui qui cherche trouve, et l’on ouvre à celui qui frappe.’ Et déjà de nous en assurer : ‘Si votre fils vous demande du pain, lui donnerez-vous une pierre ? Et s’il demande du poisson, lui donnerez-vous un serpent ? Mauvais comme vous êtes, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants : combien plus alors votre Père qui est dans les Cieux donnera-t-il de bonnes choses à ceux qui le prient.’ (Mt 7,10-13)

Il ne tient qu’à l’Homme de trouver ce qu’il cherche, à la seule condition de le chercher, du fond de sa ‘misère’ première, qu’il s’agisse de sa souffrance dont il prend conscience dans la tradition bouddhiste, ou de sa perception d’être sans Dieu (Pascal). Mais l’Homme cherche-t-il vraiment ‘Dieu’ ? Le Sage de s’en désoler : L’insensé l’a décidé : « Il n’y a pas de Dieu… » Du haut des cieux le Seigneur se penche sur cette race d’Adam. Il cherche du regard un homme qui vaille, quelqu’un qui recherche Dieu. Mais tous sont dévoyés, également pervertis. Pas un qui fasse le bien, pas même un seul. Ils ne pensent donc pas, ces gens qui font le mal et qui dévorent mon peuple : c’est là leur pain. Ils ne prient jamais le Seigneur. (Psaume 14 répété en psaume 53). C’est que la première condition humaine est bien, à vrai dire, celle de la soumission aux déterminismes de l’énergie organisant l’univers, sans que l’Homme en ait quelque maîtrise, tout en faisant l’expérience des cinq agrégats qui le composent dans une difficile interdépendance : les éléments de son propre corps de chair ; ses sens, ses sentiments, ses émotions ; ses perceptions ; ses pensées ; sa conscience… jusqu’à la pleine conscience de son impermanence…

Et l’Humain, apparu tardivement dans la création sous forme animale élémentaire, est devenu de plus en plus complexe au fur et à mesure de sa propre évolution comme l’indiquent les capacités qu’il s’est aujourd’hui données par exemple en matière de télécommunication, de santé, de durée de vie, d’human enhancement ou amélioration humaine qui questionnent nos représentations anthropologiques et nos critères éthiques actuels d’une vie accomplie. Le développement de la technoscience rend possible une transformation de la nature humaine, proposée comme prochaine étape de : ‘post-humanisme’. S’agit-il d’une amélioration, d’une augmentation de l’humain ou au contraire d’une simplification, voire d’une réduction problématique de la vie humaine ? Une véritable ingénierie du corps voit le jour avec l’aide de prothèses corporelles ou sensorielles sophistiquées, des appareils d’intensification sensorielle et des interfaces cerveau-machine. Et la frontière entre réparation et amélioration se brouillant, certains en viennent à rêver d’un corps ‘augmenté’ se substituant au corps ‘normal’, avec cerveau artificiel ! Face à l’émergence de cette ingénierie du corps dont les médecins deviendraient des prestataires, quels critères éthiques peuvent servir de guide ? L’idéal d’une vie psychique sans émotions négatives mais avec des capacités élargies d’attention, de réflexion, et de calcul inspire les représentations anthropologiques contemporaines et se prolonge en incitations diverses au dopage des performances intellectuelles dans l’université et l’entreprise. Comment évaluer cet idéal d’un « esprit amélioré » ? S’agit-il d’une forme nouvelle de la perfectibilité humaine rêvée par Rousseau ? Ou bien d’une aliénation et réduction de l’humain à des performances mesurables et utiles au « système technicien » dénoncé par Jacques Ellul ?

Chercher ‘Dieu’ et sa ‘Volonté’ au 21ème siècle, dans les conditions de cet environnement culturel, est une invitation à en renouveler l’expérience fondamentale après celle qu’ont pu en faire en leurs temps les Maîtres dans le sillage desquels se sont inscrites les grandes traditions particulières nourries aux sources de la christité, du djihad, de la bouddhéité, de l’ancestralité… et sans doute ne serait-il pas mauvais d’interroger aussi la tradition juive si diverse, se référant tout autant aux divinités des ancêtres nomades, qu’à celle d’un roi et de ses descendants, d’un messie… Mais dans les relations complexes entre les divers produits de l’ENERGIE fondamentale et créatrice, à l’œuvre tout à la fois au cœur de l’Univers et de son Histoire, comme au cœur de chaque Humain, je propose de lire encore quelques lignes de Raimon Panikkar, extraites de son ouvrage L’expérience de Dieu (coll. Spiritualités vivantes, n° 279, Albin Michel, 200 petites pages). Fils d’une mère chrétienne catalane et d’un père hindouiste indien (1918-2010), prêtre dans l’église catholique, l’auteur nous invite à réfléchir successivement : 

1. au discours sur Dieu ; 2. à l’expérience de Dieu ; 3. à l’expérience chrétienne de Dieu ; 4. aux lieux privilégiés de l’expérience universelle de Dieu.

Téléchargez le billet hebdomadaire du 16 mars en pdf.

Téléchargez en annexe le texte de Raimon PANIKKAR, « L’expérience de Dieu »

Vous souhaitez poursuivre la réflexion avec l’IAM, soucieux de contribuer à l’émergence de la civilisation africaine dans le monde contemporain, et contribuer aux travaux de l’atelier « Pluralisme religieux »? Contactez-nous ici.

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1 Comment

  1. Lonnie Douga26 mai 2020

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