Portrait du Dr Denis Mukwege, prix Nobel de la paix 2018

« L’HOMME QUI RÉPARE LES FEMMES » EN RÉPUBLIQUE DÉMOCRATIQUE DU CONGO : RETOUR SUR LE COMBAT DU DOCTEUR DENIS MUKWEGE, PRIX NOBEL DE LA PAIX 2018 

En Afrique, les femmes sont de grandes victimes des conflits armés puisqu’elles sont, en particulier, les cibles de viol.Ces dernières décennies, de nombreux cas de viols ont été recensés dans tous les grands conflits armés en Afrique, notamment au Liberia, en Sierra Leone, en Côte d’Ivoire, au Rwanda, en Centrafrique, etc.). Cependant,  la situation qui a le plus attiré l’attention de la communauté internationale, c’est celle de la République Démocratique du Congo (RDC) non seulement à cause de sa pérennité, mais aussi et surtout pour son caractère hideux qui est considéré à juste titre par l’Organisation des Nations Unies et par plusieurs observateurs indépendants comme une véritable « arme de guerre »[1].

État des lieux de la situation en République Démocratique du Congo

La « RDC » est un pays immense[2] qui occupe une place stratégique en Afrique centrale. Avec pas loin de 80 millions d’habitants divisés en plus de 500 ethnies, la RDC est culturellement très hétérogène1. Connu pour ses ressources naturelles rares très abondantes, le pays est bordé à l’Ouest par la République du Congo (Congo-Brazzaville), au Nord par la République centrafricaine et le Soudan du Sud, à l’Est par l’Ouganda, le Rwanda, le Burundi et la Tanzanie et au Sud par l’Angola et la Zambie2.

L’histoire de la RDC est complexe et, depuis son indépendance en 1960 vis-à-vis de la monarchie belge, le pays a été le théâtre de guerres cycliques caractérisées par des massacres à grande échelle et d’innombrables personnes déplacées internes. La « seconde guerre du Congo » (1998 – 2003)  a été un conflit particulièrement sanglant qui a impliqué jusqu’à sept pays africains et d’innombrables groupes rebelles aux revendications variées. Avec en toile de fond le génocide rwandais, ce conflit aux causes multidimensionnelles (ethniques, politiques et économiques) qui a profondément fragilisé la RDC et dont les conflits actuels sont toujours étroitement liés. En 2002, grâce à l’intervention de la Mission des Nations unies en République démocratique du Congo (MONUC, aujourd’hui MONUSCO) et aux accords bilatéraux signés d’une part entre la RDC et le Rwanda et, d’autre part, entre la RDC et l’Ouganda, le conflit prend officiellement fin.

Aujourd’hui, bien que le pays se soit stabilisé, l’est de la RDC est toujours sujet à des vagues de conflits répétitifs, à des crises humanitaires et à de graves violations des droits de l’homme. Les groupes rebelles congolais et étrangers, profitant de l’absence d’autorité et de l’insécurité générale, exploitent illégalement les ressources naturelles de la RDC pour financer leurs activités. De plus, les affrontements inter-communautaires sont récurrents et accentuent les tensions. Dans ce contexte difficile, l’armée et la police nationale, ne possédant pas les ressources techniques ou financières nécessaires, sont dans l’incapacité de protéger la population civile. La Mission onusienne (MONUSCO) est toujours présente en RDC et tente d’exécuter son mandat de protection de la population ; toutefois, des attaques ont toujours lieu dans cette partie de la République Démocratique du Congo et les femmes sont chaque jour victimes de viols.

En 2010, l’envoyée spéciale de l’ONU pour les violences faites aux femmes et aux enfants dans les conflits, Margot Wallström, avait dénoncé la nature systématique et généralisée des viols en RDC. Cette année-là, entre le 30 juillet et le 2 août, 154 civils avaient été violés par des rebelles dans 13 villages différents[3]. Huit ans plus tard, le bilan est plutôt mitigé et, bien que certaines mesures aient été prises par les autorités nationales, le nombre d’actes de violences sexuelles demeure élevé.

Une multiplicité de facteurs et de types de violences sexuelles

Ce nombre élevé de violences sexuelles commises par des rebelles et par des civils peut être expliqué par plusieurs raisons.

  • Premièrement, l’impunité et le vide sécuritaire de la région créent un environnement propice à la prolifération de violences de toutes sortes.
  • Deuxièmement, beaucoup d’anciens combattants des groupes rebelles de la seconde guerre du Congo (1998-2003) ont été démilitarisés et ont réintégré la société sans réel programme de réhabilitation. La majorité de ces gens sont traumatisés et ont vécu pendant des années dans des groupes qui utilisaient le viol. Dans l’inconscient de la plupart de ces anciens membres de milices, le viol n’est pas considéré comme un crime, ce qui explique sa banalisation dans la société.
  • Troisièmement, le statut de la femme dans la société congolaise la rend particulièrement vulnérable. En effet, traditionnellement, la femme congolaise a énormément de responsabilités domestiques. Beaucoup de femmes sont ainsi violées lorsqu’elles s’adonnent à leurs tâches quotidiennes, notamment lors de travaux dans les champs, lorsqu’elles se rendent ou reviennent du marché ou lorsqu’elles vont puiser de l’eau.

Dans le contexte des conflits armés, comme c’est le cas dans l’Est de la République Démocratique du Congo, on peut distinguer plusieurs formes des violences sexuelles :

  • Le viol comme arme de guerre. Il vise l’exclusion symbolique du sujet par destruction de l’identité individuelle, cultuelle, ethnique, etc. Il s’agit généralement de viols de masse (perpétrés sur de nombreuses victimes), multiples (une victime est agressée à plusieurs reprises) et collectifs (la victime est agressée par plusieurs assaillants), accompagnés le plus souvent de brutalités et de coups. Les femmes sont vues comme l’incarnation de l’identité culturelle adverse et leur corps comme un territoire à conquérir ou comme un moyen d’humilier les hommes de leur communauté.

Dans certains cas, le viol est une stratégie délibérée visant à corrompre les liens communautaires. Il constitue une forme d’attaque contre l’ennemi et caractérise la conquête et l’avilissement des femmes ou des combattants capturés. Et certains groupes rebelles dans l’Est de la République Démocratique du Congo en font justement un mode opératoire.

  • Le viol opportuniste. Les belligérants profitent de l’avantage que leur procurent leurs armes pour exiger les faveurs sexuelles des femmes de la communauté adverse, voire de la leur. Ainsi, dans certaines zones contrôlées par les groupes rebelles, les femmes ne sont pas violées uniquement par les combattants ennemis mais également par les hommes de leur propre camp.
  • Les viols perpétrés par des individus infectés par le VIH en vue de contaminer volontairement les femmes de la communauté adverse.
  • Les violences sexuelles comme monnaie d’échange. Certaines femmes sont contraintes de consentir à des relations sexuelles pour survivre, en échange de nourriture, d’un abri ou de « protection » quand elles se sentent en insécurité.
  • Les mariages et les grossesses imposés par la force.
  • L’esclavage sexuel imposé aux enfants soldats ainsi qu’aux jeunes filles et aux fillettes chargées des tâches domestiques des belligérants.
  • La prostitution forcée ou l’esclavage sexuel imposé aux femmes emmenées comme butin de guerre[4].

Une agression physiquement, mentalement et socialement traumatisante

Les violences sexuelles ont de profondes répercussions à court et long termes sur la santé physique des victimes. Elles peuvent causer des blessures corporelles allant de contusions superficielles à une invalidité permanente, provoquer des problèmes de santé sexuelle et reproductive et être à l’origine de maladies sexuellement transmissibles ou de grossesses non désirées.

Les conséquences pour la santé mentale sont tout aussi graves et peuvent produire des effets négatifs durables, y compris des dépressions, des tentatives de suicide et un Etat de Stress Post-Traumatique. De plus, de tels actes compromettent le bien-être social des victimes, celles-ci étant mises au ban de la société. Outre les conséquences pour la victime elle-même, les viols ont aussi des répercussions sur le bien-être de la famille et de la communauté. Le viol produit des sentiments d’humiliation et de honte non seulement chez la femme violée mais également dans tout son entourage. Stigmatisées socialement, ces femmes et leur famille rencontrent des difficultés dans les relations qu’elles établissent avec les membres du groupe dans son ensemble comme témoigne Pascaline, une femme violée par les hommes armés sous couvert d’anonymat :

« Nous vivions bien avec mon mari. Je faisais un petit commerce[5]  » a-t-elle expliqué au micro de l’International Commitee of the Red Cross (ICRC). Un soir, sur le chemin de retour à la maison, Pascaline a été violée par les hommes armés. Ils lui ont volé tout ce qu’elle avait. « Je suis rentrée chez moi vers 9 heures du matin. Mon mari était là avec les enfants. Il m’a demandé où j’avais passé la nuit. Je essayer de lui expliquer ce qui s’est passé, mais il n’a pas voulu m’écouter. Il m’a dit de m’en aller. Il ne voulait plus me voir. Je me suis sentie dépassée. Je ne comprenais pas ce qui m’arrivait. Je ne l’avais pas voulu. Je voulais mourir.je ne comprenais pas … et on m’a chassé même de chez moi. Vous voyez quel malheur c’était[6]. » a-t-elle ajouté avec les larmes aux yeux.

Le combat du Docteur Denis Mukwege, prix Nobel de la paix 2018

Peu connu par un grand public international jusqu’à l’obtention du prix Nobel de la paix, le Docteur Denis Mukwege est pourtant un grand combattant qui lutte contre les violences sexuelles faites à la femme à travers le lobbying auprès des Organisations internationales et des ONGs des Droits de l’Homme, et depuis 20 ans, il répare les femmes violées dans l’Est de la République Démocratique du Congo. Né le 1er mars 1955 à Bukavu, dans ce qui est alors le Congo belge, Denis Mukwege est le troisième de neuf enfants.

« Il a fait le choix de retourner dans son pays, et d’y rester aux heures les plus sombres. »

Après des études de médecine au Burundi voisin, il rentre au pays pour exercer à l’hôpital de Lemera, sur les Moyens Plateaux du Sud-Kivu (à l’Est de la République Démocratique du Congo). Il découvre alors les souffrances de femmes qui, faute de soins appropriés, sont régulièrement victimes de graves lésions génitales post-partum les condamnant à une incontinence permanente. Après une spécialisation en gynécologie-obstétrique en France, il rentre à Lemera en 1989, pour animer le service gynécologique. Lorsqu’éclate la première guerre du Congo, en 1996, l’hôpital est totalement dévasté.

En 1999, le Dr Mukwege crée l’hôpital de Panzi. Conçu pour permettre aux femmes d’accoucher convenablement, le centre devient rapidement une clinique du viol à mesure que la partie Est de la République Démocratique du Congo sombre dans l’horreur de la deuxième guerre du Congo (1998-2003). Il opère sans relâche des femmes, des filles, parfois même des bébés. Outre la prise en charge médicale, il organise une prise en charge psychologique et juridique, ainsi qu’une aide à la réinsertion sociale.

Âgé de 63 ans, marié et père de cinq enfants, le Dr Mukwege aurait pu rester en France après ses études à Angers (centre-ouest). Il a fait le choix de retourner dans son pays, et d’y rester aux heures les plus sombres. Profondément croyant, ce fils de pasteur pentecôtiste « vit ses valeurs dans tout ce qu’il fait », et surtout, il « n’abandonne jamais », témoigne une Européenne qui a travaillé avec lui pendant plusieurs années à Panzi.

Médecin et homme scientifique, il s’engage comme militant pour améliorer et rendre digne la vie de ses patientes. Il démontre par ses publications, la nécessité d’un Etat de droit pour diminuer l’impunité et améliorer une politique de santé indispensable à la bonne prise en charge de ses patientes. Il attire les projecteurs sur un génocide volontairement oublié. Lui-même dans le viseur, il échappe de peu un soir d’octobre 2012 à une tentative d’attentat. Après un court exil en Europe, il rentre en janvier 2013 à Bukavu où il vit actuellement sous la protection permanente de soldats de la Mission des Nations unies au Congo (Monusco).

Une personnalité nouvellement médiatisée, engagée pour les Droits humains et contre l’oppression

Il devient le plus grand spécialiste au monde dans la réparation de traumatisme de l’appareil génital de la femme et met au point de nouvelles techniques chirurgicales afin d’améliorer des opérations. Ses recherches scientifiques aboutissent à une thèse de doctorat présentée à l’Université Libre de Bruxelles en Octobre 2015. De nombreuses de ses opérations deviennent des premières mondiales. Il est désormais le professeur Mukwege et homme de science récompensé par de nombreux prix académiques.

Il est notamment nommé Docteur honoris causa de l’Université catholique de Liège en Belgique et de la prestigieuse Université d’Harvard. Déjà récompensé en Europe (prix Sakharov 2014), aux États-Unis et en Asie pour son action, il est classé par le magazine Le Time parmi les cent personnalités les plus influentes au monde.

Il prête son image à une campagne mondiale incitant les grandes multinationales à contrôler leurs chaînes d’approvisionnement pour s’assurer qu’elles n’achètent pas des « minerais du sang », qui contribuent à alimenter la violence dans l’est du Congo. Son combat pour les Droits humains, contre l’injustice, l’impunité et le silence lui valent aujourd’hui d’être récompensé par le prestigieux prix Nobel de la paix 2018 aux côtés de la jeune yazidie Nadia Murad.

Ce héros congolais du 21ème siècle a décidé de mener son combat jusqu’au bout.  Mais depuis 2015, alors que la RDC s’enfonce dans une crise politique émaillée de violences, « L’Homme qui répare les femmes », comme le décrit un documentaire sur son combat a dénoncé à plusieurs reprises « le climat d’oppression et de rétrécissement de l’espace des libertés fondamentales » dans son pays. Le nouveau prix Nobel a ainsi encouragé fin juin les Congolais « à lutter pacifiquement » contre le régime du président Joseph Kabila plutôt que de miser sur les élections prévues le 23 décembre « dont on sait d’avance qu’elles seront falsifiées »[7].

Les déclarations qui n’arrangent pas le régime de Kinshasa pendant cette période préélectorale puisque depuis le 5 octobre 2018, alors qu’il a reçu une centaine des messages de félicitation venant de partout au monde suite à son prix Nobel de la paix, le Docteur Denis Mukwege n’a encore reçu aucun message officiel de félicitation de la Présidence de la République de son pays, aucune rencontre avec le Chef de l’Etat n’est encore programmée jusque-là. La seule petite réaction a été celle du porte-parole du gouvernement, qui, joint au téléphone par les médias locaux après quelques minutes de l’annonce du prix, a félicité le Docteur Mukwege.

Conclusion

Il est pratiquement impossible d’avancer des chiffres exacts et précis sur les cas des violences sexuelles en République Démocratique du Congo. Cependant, toutes les organisations humanitaires, tant nationales qu’internationales, s’accordent pour reconnaître une centaine de milliers de femmes violées dans l’Est de la République Démocratique du Congo, et les chiffres sont probablement minorés : les femmes décédées à la suite de ces violences, par exemple, ne sont pas comptabilisées. Par ailleurs, une part importante des victimes garde le silence. Il faut d’autant moins l’oublier que le tabou sur la question est particulièrement prégnant, les violences sexuelles touchent également les hommes, qui n’ont qu’exceptionnellement le courage d’en parler, et seulement quand les répercussions physiologiques sont invalidantes.

Face à cette situation, il est important que l’Etat congolais assure le suivi de ses programmes et lois. Il doit s’attaquer aux causes profondes, notamment la persistance de l’insécurité dans des milieux ruraux. Il doit aussi constituer un fonds pour permettre aux victimes d’obtenir réparation lorsqu’il arrive que les bourreaux soient indigents. La communauté doit elle aussi dénoncer les violences sexuelles. Quant aux magistrats, ils doivent punir les bourreaux conformément à la loi. Les violences sexuelles étant une menace à la paix et à la sécurité internationale, la communauté internationale doit aussi prendre ses responsabilités en mains pour mettre fin à cette pratique qui continuer à faire des victimes pratiquement chaque jour.

« L’homme cesse d’être homme lorsqu’il ne sait plus donner l’amour et ne sait plus donner l’espoir aux autres. » (Docteur Denis Mukwege)

Trésor AWAZI

Étudiant en Master II de Relations Internationales

 

[1] Le viol, un crime de guerre

[2] 2 345 410 Km2, à peu près 4 fois plus grande que la France et 80 fois que la Belgique, son ancienne métropole.

[3] Violences sexuelles en République démocratique du Congo, 2 juin 2016.

[4] Violences sexuelles et conflits armés en Afrique

[5] Violences sexuelles : le témoignage de Pascaline, en RDC, 7 mars 2016

[6] Violences sexuelles : le témoignage de Pascaline, en RDC, Op Cit..

[7] Denis Mukwege, l’homme qui répare les femmes et dénonce le pouvoir en RDC

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1 Comment

  1. Geoffrey Esfahani26 mai 2020

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