Note de Lecture: L’Afrique est l’avenir du monde (par Pierre Papon)

Carlos Lopes, L’Afrique est l’avenir du monde, Repenser le développement, Paris, Seuil, 2021.

Comment l’Afrique doit-elle envisager son avenir alors que le modèle de développement incarné par l’Occident semble, aujourd’hui, dans une impasse ?  Telle est la question à laquelle répond Carlos Lopes dans son livre. Dans la préface, Alain Soupiot, professeur honoraire au Collège de France, souligne que l’Afrique doit inventer un modèle de développement qui lui soit propre car « L’avenir est ce que nous créons » et c’est sur cette voie que s’engage l’auteur. Originaire de la Guinée Bissau, il est économiste, professeur à l’université du Cap et, à Sciences Po à Paris, il a dirigé la Commission économique pour l’Afrique de l’ONU à Addis-Abeba. C. Il rappelle dans son introduction que l’Afrique a connu pendant quinze ans (le livre est paru en anglais en 2019 avant la crise provoquée par la pandémie de Covid-19) une croissance économique importante (un rythme annuel de 5 %) mais qui était fragile, les indicateurs ne donnant qu’une image floue d’un développement qui doit tenir compte d’une croissance démographique importante. Le livre est articulé autour de huit grands défis, prenant en compte l’Histoire de l’Afrique et le contexte mondial : la réforme du système politique, le respect de la diversité, les politiques publiques et leur contexte, l’industrialisation, la productivité agricole, la révision du contrat social, le changement climatique, les relations avec la Chine.  

La démocratie est la forme la plus perfectionnée de régulation du système politique et la question de la démocratisation de la politique est omniprésente en Afrique. La colonisation a évidemment façonné son système politique, les structures étatiques et l’attitude des populations vis-à-vis de l’Etat. A l’époque coloniale il était organisé sur deux niveaux : un niveau local qui relevait des autorités « indigènes » avec souvent des rigidités ethniques et régi par le droit coutumier, le niveau central relevant des autorités coloniales était gouverné par le droit civil. C. Lopes considère qu’au moment des indépendances, l’Etat a été « déracialisé » mais pas vraiment démocratisé et l’accès à ses ressources est alors devenu le véritable enjeu politique accompagné, souvent, de rivalités ethniques alors que la guerre froide exacerbait les tensions politiques entretenues par les allégeances à l’URSS ou aux Etats-Unis. Face aux tensions internes, l’existence d’un parti unique était souvent considérée dans beaucoup de pays comme le moyen de maintenir l’unité nationale. La démocratisation a réalisé des progrès réels mais sa consolidation passe par le respect de l’Etat de droit, avec le renforcement du parlement et du pouvoir judiciaire, et celui des prérogatives de la société civile et de l’indépendance des médias. 

Les progrès de son économie et l’amélioration de sa gouvernance ont rendu l’Afrique plus ambitieuse et un nouveau panafricanisme a pris son essor, succédant à la prise de conscience identitaire des années 1930-40, marqué par la création de l’Organisation de l’unité africaine à Addis-Abeba en 1963 devenue l’Union Africaine (UA). Le panafricanisme traduit la volonté des Africains d’agir davantage ensemble pour démentir le jugement trop souvent négatif qui est porté sur l’Afrique avec des visions fantasmées par des romans à succès et des articles de la presse occidentale. Cette ambition panafricaine se heurte, toutefois, souligne l’auteur, au fait que l’Etat africain demeure « westphalien » (depuis le traité de Westphalie en 1648 les Etats européens ont considéré que la souveraineté de l’Etat est absolue, protégée de l’ingérence extérieure). Les pays africains revendiquent, à juste titre, leur souveraineté mais souvent en refusant les migrations internes oubliant la richesse que représente la diversité des peuples et des cultures, et en violant souvent le droit des minorités ; la transformation de l’Afrique ne sera possible qu’en promouvant une citoyenneté commune à l’intérieur et au-delà des frontières, une tâche de longue haleine.

L’économiste C. Lopes dénonce le « consensus de Washington » qui a dominé pendant trois décennies, à partir de 1980, la politique monétaire et financière mondiale. Adopté par les institutions internationales créées par les accords de Bretton Woods, notamment le FMI et la Banque mondiale, influencées par les thèses monétaristes néolibérales en cours à Washington, il a inspiré des politiques de rigueur budgétaire, la dérégulation des marchés financiers, la libéralisation du commerce, les désinvestissements dans les politiques publiques. Il est admis, aujourd’hui, que les programmes « d’ajustement monétaire » ont eu un impact fortement négatif sur l’économie africaine, notamment sur l’agriculture (la part des exportations africaines dans le secteur agroalimentaire s’est effondrée) et la politique inspirée par les institutions financières a conduit à des crises mondiales. C. Lopes souligne qu’il faut abandonner la priorité accordée à la régulation par le marché et reconstruire des politiques publiques, soutenant un développement durable, et améliorer la protection sociale avec des capacités d’expertise et d’évaluation, à l’aide d’indicateurs. Dans cette perspective, il plaide pour une industrialisation de l’Afrique et des actions pour augmenter la productivité agricole. Elle exporte massivement ses matières premières (hydrocarbures, minerais, produits agricoles) sans les transformer alors qu’elle a des atouts, l’agroalimentaire en étant un (par exemple la transformation du cacao). Une industrialisation enclencherait un cercle vertueux (il cite l’exemple du Brésil) : revenus accrus d’exportations, retours financiers pour investir, création d’emplois, baisse du chômage, notamment des jeunes. Elle abriterait aussi l’économie africaine des fluctuations du cours des matières premières. Elle ne peut réussir qu’au prix de politiques volontaristes des Etats, avec des investissements publics, un effort de recherche et de formation, mais aussi une grande vigilance dans les accords commerciaux qui ne préservent pas suffisamment les intérêts africains (par exemple pour le cacao, produit à 60% par la Côte d’Ivoire et le Ghana). L’agriculture (65 % des emplois) est aussi un secteur prioritaire avec une majorité de petites exploitations non rentables, accroître leur productivité est un impératif pour augmenter les revenus des agriculteurs, approvisionner les villes dans un période de forte urbanisation, et exporter des produits transformés. L’auteur suggère la création de banques du développement agricole pour aider les petits exploitants (notamment les femmes), solidement gérées et dotées d’une capacité d’expertise, des politiques de répartition de terres et la diffusion des techniques agricoles. Il insiste sur la nécessité de pallier les conséquences du réchauffement climatique auquel va être confrontée l’Afrique en particulier son agriculture (90% de la production est tributaires des pluies).  Dans son industrialisation, l’Afrique, comme les autres continents, devra privilégier les énergies à bas carbone, ce qui imposera des investissements importants. L’hydroélectricité est évidemment une ressource ainsi que « l’économie bleue » c’est-à-dire l’énergie marine, l’auteur est sur ce point sans doute trop optimiste et, curieusement, il n’évoque pas l’incidence de la « décarbonation » de l’énergie mondiale qui diminuera fortement les recettes d’exportation d’hydrocarbures sur des pays comme l’Algérie, l’Angola, le Nigeria.

L’auteur consacre un chapitre à la révision de ce qu’il appelle le « contrat social » des pays africains, un concept qu’il emprunte au philosophe Jean-Jacques Rousseau et dont il retient le principe intemporel du respect des droits inaliénables des individus et de la gouvernance collective. Certains des maux qui affligeaient la société à l’époque de J-J. Rousseau dans l’Europe du XVIIIe siècle, la pauvreté, les inégalités et les atteintes à la liberté sont toujours présents en Afrique. Un contrat social doit donc renforcer l’Etat de droit, mais aussi favoriser l’émergence d’un mode de gouvernance, à l’échelle mondiale, qui assure le développement durable de la planète. C. Lopes rappelle que le Sommet de la Terre, à Rio en 1992, a donné le signal de départ avec l’Agenda 21 à un nouveau développement de la planète impliquant tous les acteurs locaux et respectant, comme l’a souligné l’économiste Amartya Sen, l’idéal rousseauiste de liberté. Le concept de développement durable a acquis une légitimité politique tout en souffrant encore d’un certain flou, et il faut donc à la fois préciser les objectifs qu’il fixe à la planète (l’Agenda 2030 adopté par l’ONU en 2015 y a contribué) et organiser une action multilatérale pour les atteindre. L’auteur consacre son dernier chapitre aux relations avec la Chine, un coup de projecteur qui montre l’importance du rôle de « l’Empire du milieu » dans la politique africaine. La Chine est, en effet, très présente en Afrique où elle a des intérêts miniers, y construit des grandes infrastructures, elle a lancé des coopérations, en médecine notamment, elle accorde des prêts importants, non sans controverses d’ailleurs. On oublie aussi que des communautés africaines sont très présentes en Chine, près de 100 000 Africains vivent ainsi à Canton où ils ont une intense activité commerciale. La Chine est le premier partenaire commercial de l’Afrique mais elle considère aussi que celle-ci est un « pôle » important dans un monde multipolaire (elle est fortement représentée à l’ONU) et elle s’affirme prête à partager ses compétences, techniques notamment, pour participer à son développement et y réduire la pauvreté, en soutenant l’intégration régionale. La Chine mise désormais sur un développement de son marché intérieur et C. Lopes considère que c’est à la fois une opportunité et un risque pour l’Afrique : elle y trouvera des débouchés pour son industrie mais elle sera confrontée à une concurrence accrue d’entreprises chinoises plus compétitives sur les marchés internationaux, notamment dans les technologies de pointe. La Chine est un « partenaire évident » pour l’Afrique mais celle-ci doit trouver une stratégie de négociation pour peser dans ses relations avec ce pays qui ambitionne de jouer un rôle majeur dans la géopolitique mondiale.

Lopes a une vision optimiste et ambitieuse de l’avenir de l’Afrique (« elle est l’avenir du monde » annonce-t-il dans le titre de son livre). Elle fait des progrès, la jeunesse de sa population étant un atout, mais elle est confrontée à des défis importants, la croissance démographique et le réchauffement climatique n’étant pas les moindres. Il lui faut encore conforter la démocratie et assurer la cohésion des politiques gouvernementales tout en dynamisant la coopération régionale afin que le panafricanisme ne soit pas qu’un slogan. L’auteur conclut que du sérieux avec lequel les Africains relèveront ces défis dépendent non seulement l’avenir de leur continent mais aussi celui de la planète. Tous ceux qui s’intéressent à l’avenir de l’Afrique et de ses relations avec le monde, la raison d’être de l’IAM, liront avec grand intérêt ce livre d’un auteur engagé par ses travaux et ses responsabilités dans la mise en œuvre d’un nouveau « contrat » pour l’Afrique. On regrettera, seulement, qu’il ne prenne pas suffisamment en compte le défi majeur que représente l’éducation, notamment celle des filles, la clé de l’avenir pour l’Afrique.

Pierre Papon

 

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