Quelle énergie pour l’Afrique ? Une urgence et un défi

L’Afrique est un continent paradoxal, elle a d’importantes ressources énergétiques (du pétrole du gaz, un potentiel d’énergie hydraulique et solaire) et cependant une partie importante de sa population souffre de disette énergétique. Quelles solutions les Africains peuvent-ils trouver pour sortir de cette situation ? Il est utile de faire le point sur cette question qui est à l’ordre du jour depuis trop longtemps.

Dans son « Agenda pour 2030 », l’ONU a adopté, en septembre 2015, 17 objectifs pour le développement durable de la planète qui doivent être atteints en 2030. Le septième concerne l’énergie : il s’agit de « garantir l’accès à tous des services énergétiques adaptés, fiables, durables et modernes à un coût abordable ». L’ONU recommandait aussi d’accroître « nettement » la part des énergies renouvelables dans le mix énergétique mondial. Cet objectif concerne spécifiquement l’Afrique à laquelle l’Agence Internationale de l’Energie (AIE) a consacré la moitié de son rapport 2019, le World Energy Outlook 2019 (www.iea.org, novembre 2019), il met bien en lumière les défis auxquels elle est confrontée. En 2018, l’Afrique comptait 1,3 milliard d’habitants (1,1 milliard dans l’Afrique sub-saharienne), soit 17% de la population mondiale mais sa consommation ne représentait que 6% de l’énergie mondiale (3% pour l’électricité). La consommation d’énergie par habitant dans la plupart des pays africains est très en-dessous de la moyenne mondiale soit environ 0,7 tep (tonne équivalent pétrole) au lieu de 2 tep, ceux-ci ne contribuaient qu’à 3,6 % des émissions mondiales de CO2. Si la bioénergie (principalement le bois et les déchets végétaux) représente 45% de la demande d’énergie primaire de l’Afrique, elle n’est pas dépourvue de ressources : les hydrocarbures représentent 39% de son mix énergétique primaire et le charbon 13%, elle dispose d’un potentiel d’énergies renouvelables très important et de métaux « critiques » indispensables à des filières énergétiques comme le cobalt, le chrome, l’uranium et le platine et, de plus, 40% des découvertes de gisements de gaz entre 2011 et 2018 ont été faites en Afrique (notamment au Mozambique, en Egypte, en Tanzanie, au Sénégal et en Mauritanie).

On doit compléter ce tableau par deux constats majeurs. Le premier est que 600 millions d’habitants de l’Afrique sub-saharienne n’ont pas encore accès à l’électricité, l’électrification de l’Afrique du Nord étant achevée (cf. la carte, IEA, rapport 2019, p.362). Il est vrai que des pays comme le Ghana et le Kenya ont réalisé un effort très important (84 et 75% de leur population « électrifiée »). Le second est qu’environ 900 millions d’africains n’ont pas la possibilité d’utiliser une énergie « propre » pour faire la cuisine, la majorité utilisant encore des poêles primitifs (constitués de plusieurs pierres et sans cheminée) utilisant du charbon de bois, des déchets végétaux ou du kérosène comme combustibles et polluant l’atmosphère. Près d’un demi-million de décès prématurés sont attribués, chaque année, à cette pollution, qui est la cause de maladies respiratoires touchant essentiellement les femmes (qui font la cuisine…) et les enfants. Des progrès sont enregistrés sur ces deux fronts (20 millions d’Africains ont accédé chaque année à l’électricité depuis 2014 mais la population augmente…). La croissance de la consommation d’énergie de l’Afrique du Nord, du Nigeria de l’Afrique du sud, du Mozambique et de la République démocratique du Congo ont fortement contribué à celle de l’Afrique depuis 2010 (une croissance de 50% dans ces deux derniers pays). 

L’électrification complète de l’Afrique et l’accès de tous ses habitants à une énergie propre et durable sont deux défis majeurs pour ce continent dont la population va augmenter en s’urbanisant (l’AIE envisageant une croissance de près d’un demi-milliard d’habitants dans les villes avec près de 2,5 milliards d’habitants en Afrique en 2050 selon l’ONU), l’urbanisation augmentera la demande d’énergie. L’AIE envisage plusieurs scénarios dans son rapport 2019. Ainsi dans celui dit « Politiques avancées », elle tient compte des politiques énergétiques adoptées par les Etats, elle fait l’hypothèse d’une croissance annuelle de 2,1 % de la demande d’énergie et de 3,6 % de celle d’électricité d’ici 2040. Elle en propose une variante plus dynamique, baptisée « Africa case » : il assurerait un accès universel à l’énergie de toute l’Afrique, notamment à l’électricité dès 2030 (en 2025 pour la Côte d’Ivoire, l’Ethiopie et le Sénégal), ce qui suppose une croissance de 10% /an de la production ce qui est considérable, et une plus grande efficacité énergétique.

Quelles sont les options énergétiques qui s’ouvrent à l’Afrique ? La première est l’utilisation classique des énergies fossiles pour produire de l’électricité dans des centrales thermiques et celle du gaz naturel liquéfié dans des fourneaux modernes pour faire la cuisine mais elles vont se heurter aux objectifs de la lutte contre le réchauffement climatique. La seconde est l’exploitation à grande échelle de ses « réserves » d’énergies renouvelables. Son potentiel hydroélectrique est important, notamment dans les bassins du Congo et du Nil (cf. photo du barrage Renaissance sur le Nil, l’hydroélectricité assure la moitié de la production électrique de l’Afrique sub-saharienne, 90% de l’électricité est produite avec du charbon en Afrique du Sud). Selon l’AIE, les énergies renouvelables assureraient, selon les scénarios, de 46 % à 75% de la production électrique en 2040, la part de l’énergie solaire photovoltaïque et de l’énergie éolienne (importante sur certaines côtes) serait de 20 à 40% alors qu’elle n’était que de 2% en 2018, on voit donc l’importance de l’effort à accomplir ; la production hydroélectrique doublerait dans le scénario « Africa Case » mais sa part baisserait. Le solaire photovoltaïque est bien adapté aux zones rurales éloignées des grands réseaux électrique mais on peut imaginer construire des mini-réseaux autour de centrales solaires (le Maroc développe des centrales solaires à concentration cf.photo). Pour les villes, souvent des mégapoles comme Lagos, Abidjan, Luanda et quelques autres, leur alimentation en électricité via des lignes électriques reliées à des grandes centrales (thermiques à gaz, barrages, éoliennes off-shore sur certaines côtes) est inévitable (cf. photo au Kenya). Enfin la biomasse abondante (la cellulose des déchets végétaux notamment) peut être utilisée pour fabriquer des biocarburants. Des innovations sont mises en œuvre pour distribuer de l’électricité à la demande dans certains pays comme le Kenya: des entreprises installent des panneaux solaires dans un village ainsi qu’un mini-réseau, les ménages en s’y raccordant peuvent consommer quelques kWh à la demande, et qu’ils payent à l’aide d’un smartphone (ils peuvent  louer un kit solaire avec un panneau qu’ils installent et payent un loyer). La fragilité des réseaux électriques est, aujourd’hui, un handicap pour l’économie africaine auquel elle devra remédier, notamment par une interconnexion à l’échelle régionale. Les investissements annuels nécessaires pour l’électrification sont considérables, ils s’élèvent aujourd’hui à 21 milliards de dollars, mais ils devraient passer à 45 milliards de dollars dans le scénario « politiques avancées » et à 100 milliards dans le scénario « Africa case », ce qui est considérable et suppose une ingénierie de financement à l’échelle internationale.

La transition énergétique s’impose en Afrique comme aux autres continents (avec l’objectif d’éliminer leurs émissions de CO2 encore très faibles) mais avec pour celle-ci la nécessité et l’urgence d’accéder à une énergie moderne (le septième objectif de l’Agenda 2030). Cette transition va poser deux problèmes. Les pays africains exportateurs de pétrole et de gaz seront touchés par la « décarbonation » de l’énergie car nombre d’entre eux sont très dépendants économiquement et socialement des revenus de leurs exportations représentant la majorité de leurs recettes fiscales. C’est le cas de l’Algérie, du Nigeria, de l’Angola, et à brève échéance, du Mozambique, or la plupart d’entre eux ne sont pas préparés à la transition énergétique, faute d’investissements dans les secteurs industriels. Cette transition passe aussi par le recours aux filières renouvelables et donc par la maîtrise de nouvelles techniques (des cellules solaires, des turbines d’éoliennes, des moyens de stockage de l’électricité, etc.) très souvent couvertes par des brevets appartenant à des entreprises ou des instituts de recherche publics situés, très majoritairement, dans les pays occidentaux et en Chine. (Cf., C. Bonnet, S.Carcanague,  E.Hache, G.S. Seck, M. Simoën, Vers une géopolitique de l’énergie plus complexe ? IFPEN, IRIS, ANR, décembre 2018, www.ifpen.fr ) qui peuvent bloquer des transferts de technologie vers l’Afrique et leur accès aux énergies renouvelables. Un effort de recherche est indispensable pour éviter ce blocage. Ces énergies et les métaux « critiques » nécessaires à leur utilisation (comme le platine et le cobalt dont l’Afrique est très bien pourvue et sont un atout qu’elle doit jouer) seront une dimension importante d’une nouvelle géopolitique de l’énergie dont la Chine a d’ailleurs l’intention d’être un leader (elle essaye de vendre une centrale électrique au charbon à la Côte d’Ivoire que ni la Banque mondiale ni la Banque Africaine de développement ont accepté de financer …).

Terminons ce panorama en rappelant que le « paysage énergétique » mondial a changé depuis le début de l’année 2020. Le cours du baril de pétrole était proche de 61$ en janvier et depuis lors il s’est effondré en « deux temps ».  Le premier, fut une chute rapide, début 2020, provoquée par la guerre des prix à laquelle se livrent depuis une année l’Arabie Saoudite, la Russie et quelques autres pays producteurs de l’OPEP, pour prendre des parts de marché et vulnérabiliser la production américaine de pétrole de schiste. Le second est survenu début avril lorsque la pandémie de coronavirus a touché un très grand nombre de pays, la Chine la première, qui ont appliqué des mesures de confinement conduisant à l’arrêt d’une grande partie de leur activité économique et par voie de conséquence de la demande d’énergie, électricité et pétrole. La production de pétrole s’est effondrée avec elle son prix qui fluctuait entre 25 et 30$ le baril, début mai, l’AIE anticipant une baisse de la production mondiale de 10% en 2020. Cet effondrement touche bien sûr l’ensemble de l’industrie pétrolière mondiale dont les revenus chutent mais aussi les pays exportateurs fragiles en Afrique, notamment l’Algérie, le Nigéria, l’Angola, le Gabon, le Tchad, la Guinée équatoriale et les deux Soudan, dont les recettes d’exportation sont une ressource critique pour leurs budgets (de 70 à 90% de leurs recettes budgétaires) alors qu’ils doivent mettre en œuvre, en 2020, des mesures sociales et sanitaires urgentes.

L’énergie pose un véritable défi à l’Afrique. Elle doit à la fois construire des infrastructures pour que tout le continent accède à une énergie moderne, et en priorité à l’électricité, un point de passage obligé pour son développement social et économique, et se préparer à éliminer les énergies fossiles de son mix énergétique, dont les exportations sont une source de revenus importants. Elle peut y faire face en trouvant des solutions à l’échelle du continent.  

Source: « Un blog de Pierre Papon »

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1 Comment

  1. Salvador Orem26 mai 2020

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