Note de Lecture: De l’Avenue Kennedy Au Métro Chateau-Rouge, Chroniques du Monde d’en-bas (par Jean-Pierre Listre)

Nouvelles sombres de lieux « éternellement en voie de développement »

François-Xavier Akono, prêtre jésuite camerounais, nous livre une série de chroniques douces-amères de réalités éprouvantes, autour de petites gens dont on ne voit pas très bien comment ils s’en sortiront un jour.

D’abord son style : il écrit par petites phrases incisives, parfois « poétiques » mais précises, ne pratiquant jamais l’emphase mélodramatique. Son vocabulaire est riche, imagé, mais clair et juste. Ses propos sont rigoureux sans être pédants, revenant souvent plusieurs fois sur une idée afin de l’enrichir, de l’améliorer, de l’étendre ; où l’on voit d’ailleurs, dans cette manière d’avancer dans son récit, qu’il est philosophe par goût (et, souvent, de profession).

Ensuite, la tonalité générale de ses écrits : il n’est jamais dans l’outrance, dans la démagogie, mais toujours dans une empathie profonde pour ces pauvres êtres qu’il évoque, vrais ou imaginaires. Et, dans son style sobre mais appuyé, il peut être en définitive beaucoup plus âpre et percutant que tous les pamphlétaires de seconde zone, habiles à surfer sur les bons lieux communs tellement bien vus et faciles (tout ce qui arrive à cette malheureuse Afrique est toujours de la faute des autres, les éternels méchants colonisateurs, les sales Blancs décidément imbuvables et voués à disparaître, …), mais incapables d’une pensée autonome et originale.

François-Xavier Akono sait être cru, voire plus, à tel point que l’on oublie parfois qu’il est prêtre. Mais, encore une fois, cela est inévitable, et très bien ainsi, devant certaines situations révoltantes. Et d’ailleurs, ses propos – même triviaux – ont une saveur et une sorte d’élégance triste qui montrent qu’ils ne viennent pas de n’importe qui. Ne saurait-on pas qu’il est un homme de Dieu, que l’on se dirait néanmoins que l’auteur est un homme de bien, qui souffre profondément de ce qu’il constate, et pas un journaliste en mal de sensations ou un homme politique qui n’en est plus à une hypocrisie près. Il parsème également ses textes de nombreuses références à des écrivains, artistes et chanteurs africains que l’on ne connaît parfois qu’assez peu, mais dont on comprend bien qu’ils reflètent exactement, dans leurs productions, le quotidien lamentable des petites gens avec une amertume acérée et courageuse.

Et, au total, ces bouts de texte – une sorte « d’écriture en pointillé » – sont autant de charges impitoyables contre les « élites » locales profiteuses, vicieuses et pourries qui ne donnent aucune chance au petit peuple de s’en sortir hormis la possibilité de hurler avec les loups (pour les hommes travailler pour le parti au pouvoir, pour les femmes accepter les compromissions et déchéances classiques…) et d’accéder ainsi à une toute petite – et tellement provisoire – parcelle de récompense. Les Blancs ne sont pas épargnés, mais c’est naturel, car ils paraissent « laisser faire tout ça », pas par mépris ou recherche du gain – d’ailleurs, il n’y a pas beaucoup à gagner dans ces petites histoires – mais par lassitude et sentiment que, désormais, l’on ne peut plus faire grand-chose.

Cependant les Blancs ont encore, dans l’imaginaire du reste du Monde, une telle longueur d’avance pour « s’en sortir » ! … Peut-être plus pour longtemps d’ailleurs, à force de se paupériser et d’être aveugles, sans fierté et sans boussoles…  

On peut distinguer quelques grands thèmes récurrents et quelques lieux favoris que l’auteur arpente désespérément, dans l’espoir – toujours déçu – d’une amélioration. Les personnages de François-Xavier Akono vivent beaucoup sur les trottoirs (de Paris, de Yaoundé…), mettant en place de pauvres stratégies pour survivre, essentiellement à partir de très petits boulots de revente de biens indispensables ; ils ont souvent plus que le temps de méditer sur la manière dont va le monde et ne pensent qu’au présent de l’indicatif le plus immédiat.

Par ailleurs, leur environnement de personne misérable se dégrade à la mesure de la fragmentation de la société mondiale, qui permet aux riches de vivre toujours plus entre eux dans un univers convenablement protégé, laissant le reste de l’humanité se débrouiller au milieu des tas d’ordures. Toute cette humanité dégradée survit « dans environnement où pullulent les bars à haute nuisance sonore dans lesquels l’alcool coule à flot ». Elle voit, en particulier, « l’incivisme se développer sous la forme d’une gestion calamiteuse des ordures ménagères […] ou la négligence de l’entretien routier ». Les « ajustements structurels » imposés naguère à ces pauvres pays ne sont évidemment pas pour rien, non plus, dans leurs difficultés.   

Quelques florilèges regroupés par thème :

  • Les enfants des rues et autres jeunes en perdition.

Je suis un enfant de la rue, petit vendeur d’arachides qui se fait voler sa recette par une bande de malfrats qui me laissent « gisant par terre » ; ma vie n’offre pas de perspectives bien grisantes, surtout lorsque, de retour à la maison après sept kilomètres à pied, « la mère a des colères orageuses » et « le père n’hésite pas à user de triques » … Mais il faut voir que les parents bossent très dur également. Enfin, j’essaye de m’en sortir en lisant des livres de philosophie que je traduis en camfranglais pour les autres. Du coup, les enfants du quartier m’appellent « vieux cerveau » …  

On vient de m’expulser de l’Union Européenne. Je suis Camerounais d’adoption, en fait Congolais, mais c’est compliqué, je passe. Etant bon en classe, mes parents se sont endettés pour me faire faire des études en France. J’ai une licence obtenue à Assas. Je n’ai pas voulu continuer à suivre des études ou épouser une française et passer pour quelqu’un qui veut rester en France à tout prix, « comme ces prêtres d’Afrique qui refusent de retourner au bercail. Ils préfèrent vivre en France pour nourrir l’Afrique ; et se nourrir ». Puis mon visa a expiré et, bêtement, je me suis fait prendre du côté de Château-Rouge par les policiers. C’est un échec. Là-bas, au Cameroun, les gens vont se moquer de moi et m’appeler « ancien parigoh ». Ceci étant, si tous les Africains vont en Occident, qui viendra « développer » leur continent ?

Je suis Petru, Roumain par mon père et Bulgare par ma mère. Costaud, je suis un loup solitaire. Chrétien convaincu, je viens mendier devant les églises, profitant de la naïveté des pépés et des mémés du VIe. Dans la religion chrétienne, j’avoue que je ne comprends pas toujours cette « option préférentielle pour les pauvres ». « Ce langage de Jésuite me renverse ». Parfois je me dis que, à ma façon, je rends service aux gens riches qui manquent d’assurance et sont presque « mécontents d’exister » en leur permettant de me faire l’aumône !

Je suis un « pingouin » à la Prison centrale de Douala, c’est-à-dire quelqu’un au dernier degré de la condition carcérale, car ne pouvant compter sur personne. Ce dernier degré est inimaginable pour une personne sensée. Comment ne pas conclure avec Enoh Meyomesse, « qui a retrouvé un air de liberté » : « Ce n’est pas un endroit plaisant la prison ; vous pouvez réussir à ne pas vous faire éliminer là-bas, mais vous êtes coupé de tout… ».

  • Les petits métiers, souvent « à la limite ».

L’Avenue J.F. Kennedy de Yaoundé « défie celle des Champs-Elysées, non par le nombre de passants et de badauds, mais par l’occupation des trottoirs ». « Vendeuses, vendeurs et débrouillards » devisent côte à côte sur leur vie impécunieuse, leurs rêves fanés d’émigration vers des paradis désormais bien frelatés et leurs envies sourdes de révolte envers les forces de l’ordre locales à l’affut. Mais là, comme dit laconiquement l’auteur, « certains seront abattus » … 

« Avoir des maux de poche », c’est-à-dire manquer cruellement de sous, comment faire quand on a 22 ans et que l’on est belle ? On hésite entre le jeune soupirant qui « se confond en pleurs de galériens » et « des vieux vicieux qui viennent me raccompagner… en voitures de grand prix… et me donnent de quoi entretenir ma beauté ». 

Coiffeur clandestin à Barbès, sa vie n’est presque rien. Dans son délire, il rêve de faire venir en Occident de nombreux autres Africains comme lui qui « ont mission d’humaniser ce monde pourri par la haine et l’orgueil », car « ils possèdent le fétiche qui guérira le monde malade ».

Au Cameroun, pour s’en sortir, la recette est simple : « Quelqu’un est quelqu’un derrière quelqu’un ». Ce qui n’est pas donné à tout le monde. Voilà pourquoi, « il a quitté son pays bien-aimé ». Depuis, son visa va expirer et il cherche du travail au noir. Ne pouvant faire comme ses sœurs qui tentent de dénicher le Blanc qui va leur faire un petit métis en jouant de « leur arrière-train » et leur assurer un avenir prospère, il envisage de s’occuper de personnes âgées dépendantes comme sa cousine Endéné.

J’arrive de Budapest, je vous passe les détails. Il faut que je verse 150 euros par jour à mon « superviseur ». Et je fais la manche, assise par terre du côté de la rue de Sèvres. Heureusement, les pépés et les mémés du VIe sont gentils et un peu bêtes. Mais, il va falloir que je mette mon fils au travail, lui sortir la tête de son smartphone et lui apprendre les bonnes manières pour m’aider à « faire » mes 150 euros quotidiens.

  • Les gens honnêtes malgré tout, mais presque toujours tellement déçus…

Les bonnes âmes pensent qu’il suffirait « d’étudier » pour sortir de la précarité, mais quand on voit « la clochardisation des fonctionnaires, les compressions du personnel et les étudiants désenchantés au sortir de l’Université », parce que ces derniers n’auront pas eu les bons pistons pour trouver un boulot décent, on se dit qu’ils vont « rejoindre le cercle agrandi des débrouillards ».

« Chansonnière ambulante », je travaille en équipe avec d’autres jeunes et on forme un petit orchestre pour « divertir les gens ordinaires en les rejoignant dans leur repère de bonheur éphémère ». Le 8 mars, jour de la fête internationale de la femme, cela se traduit chez nous, au Cameroun, en carnaval du Kaba-Ngondo, qui met les femmes en transe et leur permet « d’envoyer leur robe évasée à la hauteur de la tête ». C’est tout dire… Bon, j’essaye à toute force de « batailler pour vivre afin de n’être pas une femme escroc »…

Yob Mbumbua-Meboa avait la démarche claudicante de quelqu’un qui boit trop, certes, mais qui, surtout, n’a plus qu’une pauvre paire de souliers usés et qui lui font mal. Jadis prospère et respecté, il a été « compressé » à la suite des déboires d’une société parapublique à la gestion calamiteuse.  Et, « homme amoindri », « il n’est plus rien car il n’a plus rien ».

Ah, la grande question de la contribution/participation ! Bien sûr, c’est très bien d’aider les proches dans des évènements heureux ou malheureux. Une façon de dire aux autres qu’ils ne sont pas seuls. Mais, attention à ne pas créer un sentiment de dépendance chez celui qui a reçu. Et pourquoi cantonne-t-on souvent cette contribution/participation au domaine du manger et du boire ? Cela ne serait pas mal si on pouvait l’étendre, par exemple, à un projet de « forage dans un village qui en manque cruellement » …   

  • Les préjugés.

Le Chinois des provinces reculées n’a parfois jamais vu d’autres personnes que ses semblables. Et comme le cinéma ou la télévision ont « le pouvoir d’illusions », le Noir pouvait lui paraître une « fiction littéraire ou cinématographique ». Et comme l’image du Noir renvoyée par les médias n’est pas toujours flatteuse, il arrive que les Chinois estiment qu’un Noir ne compte pas pour grand-chose finalement. Et quand ils rencontrent un vrai Noir dans la vraie vie, il arrive qu’ils adoptent machinalement une attitude supérieure, voire méprisante. D’autant plus que « quand on affiche trop l’Afrique, quand on met trop les symboles de l’Afrique en avant, ça fâche ». Mais, quand même, pourquoi ce Chinois m’a-t-il craché à la figure, moi Camerounais ?  Il avait peut-être honte et était furieux de découvrir que l’homme qu’il avait en face de lui et qu’il méprisait par préjugé, était au fond comme lui « un bipède qui raisonne ». La « charge émotive » était peut-être trop forte pour le Chinois… 

  • Prises de conscience et, parfois, petites lueurs d’espoir.

Je suis Nken Ikede Lon Yem (littéralement étranger dans mon pays), un Français d’origine camerounaise. Je me demande si, bien que n’étant pas allé au Cameroun depuis 33 ans, je ne suis pas considéré comme « étant de trop » ici… Mais j’ai des rêves : je fais partie d’une ONG qui apporte 32 bancs dans une petite classe de brousse, « sous les arbres », dans le Nord Cameroun. Je suis accueilli comme un messie, naturellement. Mais les enseignants déclinent tous l’offre d’aller dans ce coin perdu. Alors, choqué, rêvant plus que jamais d’une éducation pour tous, constatant que les politiques se défaussent, je lance un mouvement quasi biblique, pour mobiliser mes frères et sœurs sur ce projet…

« Je veux vivre dans la paix et dans la joie ». Formulation simple. Mais, ayant pourtant un master en biologie en poche, je suis « désœuvrée », « sans nom ni visage », n’ayant pas les bonnes entrées. Je suis réduite à gérer une cabine téléphonique. Ne voulant pas rentrer au village, et disposant de temps, je me nourris de philosophie pour construire mon avenir. Mes conditions de « vie mauvaise » trouvent un écho direct dans le Manifeste de philosophie sociale de Fischbach. Je suis une lutteuse, je vais y arriver.

Le provisoire, le bricolage entraînent des drames, des morts. Une construction qui s’effondre parce que les matériaux employés ont été achetés au rabais, un train qui déraille faute d’entretien, des délestages d’électricité intempestifs comme à Kinshasa… C’est endémique. A un point tel que les ancêtres diront aux nouveaux venus dans leur monde qu’ils ne sont « pas du tout désireux de revenir sur terre » ! Le provisoire est le refus du solide, du définitif ; « le provisoire traduit une culture du rabais » ; cela revient à « exister dans l’esbroufe, …, dans l’irresponsabilité ». « Le provisoire nous conduit à l’évidence que tout sonne faux ». Au contraire, « construire dans la durée appelle à se déterminer dans le choix des solutions elles-mêmes éprouvées par l’impératif d’une fondation solide ».   

Un nouveau bar à Yaoundé ? « Davantage de bière et moins de livres ». Davantage de bruits aussi et de danses frénétiques. Voilà les trois composantes du « bonheur futile », du « bonheur nihiliste », du bonheur éphémère ». Et que dire de ces minables soirées de « Noël frénétique » ou de ces délires de la Nouvelle année ? Comme le chante Christophe Maé : « il est où le bonheur, il est où ? » …

Comment dire, on voit bien là à l’œuvre un jésuite de bonne facture, libre, courageux, bousculant les puissants et les habiles du jour quels qu’ils soient – y compris d’ailleurs des gens d’église. On y distingue, aussi et surtout, un homme qui s’acharne à trouver les portes de sortie du malheur pour ses pauvres frères humains. Tout cela ne vous rappelle pas quelqu’un ? Ah si, tiens, le Père Maugenest peut-être…

C’est un très beau livre. Vraiment. Mais dont – à l’évidence – la probabilité qu’il connaisse une audience véritable et un succès quelconque est proche de zéro. Dommage, dommage, …

 

Jean-Pierre Listre

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12 Comments

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