Note de Lecture: Regards croisés sur les objectifs du développement durable en République Démocratique du Congo (par Jean-Pierre Listre)

Sous la direction de Camille Kuyu

Editions Espérance, Centre d’Etudes et des Recherches pour le Développement Durable | 160 p. | 20,00 €

Parution en septembre 2019

Rappelant que le développement durable fait référence à la « satisfaction des besoins présents sans compromettre la capacité pour les générations futures de satisfaire les leurs », le Professeur Camille Kuyu précise que, si un nouveau mode de régulation des biens publics mondiaux doit s’établir au niveau international, il revient d’abord à chaque Etat de « définir un projet de société » qui intègre ces préoccupations.

C’est là où les Etats du Sud ne doivent plus seulement « rattraper le monde industriel » mais « inventer ensemble un avenir commun sur une planète aux ressources limitées ».

Les Etats membres de l’ONU ont approuvé, en septembre 2015, les 17 objectifs du développement durable (ODD), eux-mêmes prolongements opérationnels des objectifs du millénaire pour le développement (OMD).

Le Centre d’Etudes et des Recherche pour le Développement Durable (CERDDU), adossé au CERDI, entend aider à la mise en œuvre du développement durable dans les pays du Sud. Et, plus particulièrement, il se veut partie prenante en matière de recherche sur la réalisation des ODD de la République démocratique du Congo dans le cadre du programme des Nations Unies 2015-2030.   

Dans le présent ouvrage, le Professeur Camille Kuyu coordonne les travaux de recherche de plusieurs auteurs autour de deux thèmes majeurs couvrant partiellement le champ des 17 ODD : la jeunesse et les inégalités du genre, puis l’éducation.

Autour du premier thème « jeunesse et inégalités de genre », Camille Kuyu montre, dans les inégalités du genre comme obstacles au développement durable,  que, non seulement l’égalité entre les sexes est un « droit fondamental des individus », mais qu’elle permet, en outre, d’accélérer la réduction de la pauvreté et la réalisation des objectifs du développement durable (le PNUD estime, dans son rapport en 2016, que l’Afrique subsaharienne perd chaque année 95 milliards de dollars à cause des inégalités de genre).

Bien entendu, il constate que, malgré des avancées formelles juridiquement, la prise en compte d’une « approche genre » dans l’élaboration des stratégies nationales demeure bien imparfaite et que les dispositifs de lutte contre les violences faites aux femmes sont insuffisantes. Il n’est, pour s’en convaincre, que de constater les nombreuses inégalités relevées par l’auteur :

  • les inégalités dans la vie quotidienne et la gestion de la sexualité (statuts inégaux entre les garçons et les filles [mariages forcés, etc.] et entre l’homme et la femme),
  • les violences faites aux femmes (violences basées sur le genre, notamment dans les conflits armés ou dans des domaines plus symboliques comme les textes de chansons particulièrement triviales),
  • les inégalités dans le domaine de la santé (forte exposition des femmes au VIH/Sida, impact lourd de la dégradation de l’environnement sur les travaux des femmes et sur leur santé),
  • les inégalités dans l’accès aux ressources économiques et dans la représentativité (faibles rémunérations, travaux peu gratifiants, sous-représentation dans les instances politiques et dirigeantes). 

L’auteur insiste en conclusion sur l’indispensable mise au jour des injustices en reconnaissant que, dans un contexte de ressources rares, les choix et arbitrages dans les décisions en matière d’éducation et de santé revêtent une dimension éthique considérable.  

Daniel Dormoy, dans Les jeunes dans les objectifs du développement durable, introduit la notion de « droit international des jeunes ». Evidemment, étant donné le poids croissant des jeunes classes, notamment dans les populations africaines, il n’est pas étonnant que l’agenda international les prenne de plus en plus en compte, en particulier en les associant à l’élaboration des ODD, puis à leur mise en œuvre. Ce fut d’ailleurs un assez long chemin puisque la Charte des Nations Unies ne contient pas formellement les mots « jeunes » ou « jeunesse ».

Ceci étant, nombreux sont désormais les documents de stratégie de développement durable dévolus aux jeunes tant de la part des Etats, des structures internationales que des ONG.

Plus spécifiquement, l’auteur détaille précisément tous les engagements congolais en la matière. Retenons, bien à l’image de ce très vaste pays, l’existence d’un Collectif des Organisations des Jeunes Solidaires du Congo-Kinshasa (COJESKI-RDC) qui est un réseau national de 340 organisations de jeunes !  

Abordant La jeunesse congolaise et sa participation au développement du pays, Philémon Mukendi brosse un portrait sensible des territoires de la jeunesse congolaise et en déduit qu’elle n’est pas en mesure de peser sur le débat autour du développement durable.

Il constate que « la jeunesse est déboussolée dans une société en crise » (une société où « les études et le travail salarié ne servent plus forcément de référence »). 

Et trois enjeux ressortent de ce triste état des lieux :

  • un enjeu sociologique et politique : « la jeunesse comme héritière et continuatrice de la société »,
  • un enjeu socio-psychologique : « recréer la confiance non seulement entre la jeunesse et la société mais aussi des jeunes en eux-mêmes »,
  • un enjeu socio-économique : « une occupation professionnelle ne fournit pas seulement des revenus […] elle permet aussi de participer à la vie collective en contribuant à la création des richesses nationales. Elle permet également de faire l’apprentissage des valeurs et des comportements utiles à l’engagement citoyen ».   

On ne peut qu’être d’accord avec l’auteur quand il estime que le redressement du pays et un « changement de mentalités et  de comportement » sont des nécessités absolues. Alors que faire ? Poursuivre toujours les mêmes objectifs nationaux d’ »implication plus résolue de l’Etat » (transformation de l’économie, relèvement de la culture, assainissement des mœurs politiques, etc.). Vaste programme…

Maintenant, le deuxième thème « éducation » met en ligne l’article Education à la personne et à la relation sexualité et religion. De l’importance d’un enseignement critique du fait religieux de René Nouailhat. Bien entendu « le facteur religieux s’inscrit à différentes étapes du développement de la personne ». L’auteur évoque en fait une « éducation intégrale » et estime que « l’éducation au fait religieux concerne l’éducation de toute la personne, dans son corps, son esprit et sa relation à autrui ».    Les liens entre sexe et religion sont profonds dans la mesure où la sexualité est  » porteuse de fantasmes qui se déploient largement dans la sphère religieuse », et où « les religions ont puissamment codifié, et de façon très souvent discriminatoire et asservissante les rapports de l’homme à la femme ». Mais on constate aussi que la religion, dans la mesure où elle parvient à surmonter des considérations étroites et locales d’ordre politico-culturel, peut être un levier robuste de libération et d’ouverture. D’ailleurs, l’auteur souhaite « l’indispensable implication des confessions religieuses ».

Julien Kilanga, dans Le rôle social de l’Université auprès des jeunes africains, énonce des vérités sensibles ne souffrant aucune réserve. Bien sûr que l’Université doit être au service  de la communauté humaine, en particulier au service de la jeunesse. Bien entendu que l’Université congolaise, en crise, doit se réformer et « mettre en œuvre les conditions de sa revitalisation ». Nul doute qu’elle doit être « une Université de développement » qui doit concourir à l’amélioration constante de la qualité de vie des hommes dans leur environnement d’ensemble.

L’auteur conclue en estimant que « l’amélioration de la qualité de la formation et de la recherche ne peut être atteint qu’au travers de modifications et de restructurations incisives ».

è En épilogue, Moussa Mankan Traoré développe dans Démocratie et développement durable en Afrique francophone, Eléments pour un débat le fait que l’établissement d’une démocratie ne fait nullement obstacle à la volonté de privilégier le développement durable. Ce qui a pu d’ailleurs paraître presque contestable à certains esprits épris de rapidité, au motif que l’ordre démocratique demanderait du temps et de la mise en perspective alors que le développement efficace suggèrerait que l’on ne s’embarrassât point de trop de préambules… En fait, et pour réconcilier tous les points de vue, la démocratie serait « plus une méthode qu’une fin », qui permettrait une meilleure organisation et une amélioration de la vie de chacun en vue d’une plus grande liberté. Ce qui correspondrait parfaitement aux buts poursuivis par le développement durable.

En fait, « il ne suffit pas de rendre les pays démocratiques,… il faut les rendre vivables ».

Pour le cas plus particulier de la République démocratique du Congo, il est évident – mais n’en est-il pas de même de tous les autres pays ? – que l’un des moyens de relever le défi du développement durable est de procéder à des « investissements massifs dans le domaine de la jeunesse et dans l’éducation ». Il est d’une grande banalité de rappeler qu’une jeunesse en bonne santé, bien formée, est à même d’occuper des « emplois décents » et de porter ainsi au mieux l’avenir de son pays. Et le niveau des dépenses publiques consacrées à ces deux domaines est un sujet important mais moins que la qualité et le volontarisme véritable caractérisant les politiques publiques afférentes. Faute de quoi le fameux « dividende démographique » ne sera plus qu’un sinistre leurre de plus.

Alors, bien sûr,  l’on peut toujours compter sur l’aide des pays développés (sur les 0,7 % espérés de leur PIB, entre 0,15 et 0,20 % devrait aller aux pays les moins avancés), mais des efforts en interne, soutenus et importants, doivent être fournis par la République démocratique du Congo si elle veut parvenir au statut de pays émergent en 2030. L’énumération des points d’application de ces efforts est assez classique : programmes ambitieux en matière de santé et d’éducation, plans de financement « cohérents et soutenables sur le long terme », attention très ferme portée à la sécurité, la gouvernance, la fiscalité, afin de « dégager plus de ressources internes ». Ce dernier aspect de la réalité est majeur : ne pas attendre trop des autres mais être capable en interne de dégager suffisamment de ressources (car, après tout, la RDC est un pays disposant de ressources non négligeables) pour engager une politique autonome, efficace et indépendante de développement durable.

Saluons cet ouvrage pour sa contribution honnête et aux accents humanistes destinée à donner un élan véritable à la mise en place de programmes de développement durable en République démocratique du Congo. Il est toujours aisé d’effectuer un diagnostic sur les maux qui touchent un pays. Il est moins facile d’esquisser des pistes d’améliorations véritables et encore moins commode d’émettre des recommandations opérantes. Ce dernier point est essentiel. Il suppose, au niveau adéquat (dans les instances de pouvoir en général : gouvernement, assemblées, structures de contrôle), l’élaboration concertée de contrats d’objectifs avec des plans d’actions. Les actions en question supposent que l’on puisse leur associer des indicateurs pertinents et vérifiables. Faute de quoi on en resterait évidemment au niveau de simples intentions non contraignantes.

Le CERDDU pourrait assurément être moteur en matière non seulement de réflexions et de recherche mais, également, de propositions d’actions concrètes dans les domaines étudiés supra.

 

Jean-Pierre Listre

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